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Peindre le droit par Cassou

Temps de lecture : 3 minutes.

Cassou est artiste-peintre. Elle a exposé sa « série judiciaire » dans de nombreux palais de justice européens, entre autres Bruxelles, Anvers, Breda, Maastricht, Luxembourg, La Haye, Amsterdam, Cologne, Stuttgart, Hanovre, Trèves, Frankfort, Coblence. Proposant ses œuvres étonnantes dans les Curiosités Juridiques, nous avons désiré lui donner la parole afin qu’elle puisse nous expliquer sa démarche artistico-juridique.

Nous avions déjà choisi ses oeuvres pour illustrer l’article de la Revue du droit insolite consacré aux fables juridiques de La Fontaine.

Le chat, la belette et le petit lapin

À propos de ses œuvres

La « série judiciaire de Cassou » présente le monde de la justice en peinture et dans une veine de tendre ironie où la cruauté du trait est exclue, car l’intention n’est pas de ricaner. La  série judiciaire, ce sont des tableaux qui me viennent sans préméditation et qui mettent en scène des personnages anonymes ou fictifs, revêtus de la toge des avocats ou des juges. Ensuite, il y a peut-être un tableau possible chaque fois que j’imagine quelqu’un dans un  rôle d’avocat, de juge ou de client d’avocat.

La plupart du temps, les premiers éléments de chaque tableau surgissent devant mes yeux étonnés. Au fur et à mesure de l’avancement du travail, il m’arrive de comprendre peu à peu ce que je suis en train de peindre et pourquoi. Inutile de dire que je ne procède pas selon un plan préétabli. Non. Je me laisse surprendre par ce qui apparaît sous mes pinceaux et comme peu à peu je reconnais  ce que je peins, j’accentue la ressemblance de ce que je vois avec ce que je pense reconnaître.

Par exemple, mon Charles Aznavour en juge était un personnage qui ressemblait fort à Charles Aznavour. L’intention consciente de peindre le grand artiste n’y était pas au départ. Voyant ce personnage, je n’ai pas pu m’empêcher d’accentuer la ressemblance.

Il y a beaucoup de dinosaures dans cette série judiciaire.  Un juge voyant ces tableaux a pensé que chez moi l’intention de présenter une image sinistre et inquiétante de la justice était évidente.

Le poids des mots

Si ce monsieur avait raison, je n’aurais jamais osé montrer mes tableaux à tant de juges et d’avocats ! À vrai dire, ces dinosaures sont venus spontanément prendre place dans mes tableaux. Ils y sont entrés par effraction, sans solliciter la moindre invitation de ma part. Ensuite, il m’a fallu à moi-même justifier leur présence.

Que venaient-ils donc bien faire là ? J’ai fait alors ce que Jean Cocteau propose :

« Puisque ces phénomènes nous dépassent, feignons d’en être les instigateurs ».

Il devait bien y avoir une raison. Réfléchissant davantage, j’ai compris que les dinosaures étaient présents dans mon environnement. Ils sont l’incarnation symbolique d’une force brute, immuable, immature, irréformable. Le caractère obsolète de la langue judiciaire n’est qu’une part de ce que les dinosaures caricaturent. Ce qui me fait souffrir fournit en partie le matériau de base de ma peinture. Tout se passe sans préméditation, comme si la peinture pour moi était une joyeuse façon de me débarrasser de cette souffrance.

L’inspiration est puissante quand le désir répond à une nécessité intérieure.

À propos de l’artiste

L’existence quotidienne, pratique, ordinaire m’est tôt apparue comme source de malaise. Et ce dans un mélange de sentiments d’ennui et d’incompétence. Dès mon enfance, je me suis échappée sans peine ni regret de ce monde qui m’ennuyait et m’effrayait, me construisant un monde à moi. Par exemple, je me souviens que petite, j’ai imaginé une langue dont j’étais la seule à connaître la grammaire. Cela s’appelait : «le crobe ».

Le loup et l’agneau

À la même époque, les fables de La Fontaine et les contes de Perrault m’émerveillaient. La vue des poussins et des canards dans la cour de la maison familiale, les histoires de renards et de loups ont nourri mon imagination. J’entrevoyais une grande proximité entre l’humanité et le monde animal. Pour autant que je me souvienne, il me semble avoir toujours dessiné.

Très tôt, je me suis essayée au portrait et à la caricature (membres de ma famille, figures politiques). Les voyages de l’adolescence ont sans doute été des occasions marquantes, significatives d’explorer la diversité. Je me suis retrouvée à faire des études de philologie classique et d’égyptologie, peut-être parce que ces études-là étaient les plus éloignées du quotidien ?

Il y a bien maintenant un quart de siècle que mes tableaux sont montrés au public. D’abord dans des galeries et musées et, depuis 2006, plus principalement dans les palais de justice.


Par parenthèses, à côté de la série judiciaire, je crée aussi  une série hellénique, une série « Jean de La Fontaine » et une autre intitulée « les labyrinthes ». Des personnages ont toujours été présents dans mes tableaux. Il se trouve qu’un jour,  mes personnages avaient revêtu la toge des avocats. Le tableau exposé a plu à un avocat qui en a fait l’acquisition. Celui-ci m’a invitée à exposer dans un palais de justice. A noter qu’à ce moment, je n’avais encore peint que deux tableaux à thématique juridique. Et  quel hasard,  une avocate a bientôt fait l’acquisition du second tableau. Là, j’ai compris que les avocats avaient beaucoup d’humour et qu’éventuellement, je pourrais leur faire plaisir en leur offrant par ma peinture une sorte de miroir! C’est ainsi qu’est née la série judiciaire.

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