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L’affaire de l’étudiant de Bokassa

Temps de lecture : 7 minutes.

Le 4 décembre 1977, Didier Piganeau, étudiant à la faculté de Poitiers, assiste au sacre de Bokassa Ier en tant qu’invité personnel de l’empereur de Centrafrique. Didier Ier, Roi de Basoche, est le témoin vivant qu’étudier l’histoire du droit peut ouvrir des perspectives insoupçonnées.

Histoire de la Basoche

Du Xème au XIVème siècle, le Palais de la Cité à Paris était la résidence et le siège du pouvoir des Rois de France. De l’installation de son Conseil royal par Hugues Capet et presque jusqu’à l’inauguration du nouveau Palais de justice de Paris au printemps 2018, l’île de la Cité est donc le théâtre d’un ballet incessant entre gens de pouvoir et gens de justice que ce soit sous Saint Louis qui affectionne particulièrement les lieux ou sous Louis XVI qui termine son règne, raccourci, en laissant sur l’île de la Cité les principales institutions du royaume de France dont la chambre des Comptes mais surtout le Parlement de Paris.[i] Ainsi, juges, avocats et procureurs furent désignés Clercs de la basoche, du latin basilica qui signifie palais royal, le palais de la Cité.

En 1303, Philippe le Bel reconnaît alors une association nouvelle et lui accorde certains privilèges. La Basoche était consacrée. Associés pour le plaisir, les basochiens élisaient un chef qui prenait le titre pompeux de roi de la basoche, avait une cour, des grands officiers, une monnaie, des armoiries (trois écritoires d’or sur champ d’azur) et donnèrent naissance à une grande tradition de la farce, des sotties, des moralités et autres productions de théâtre comique du Moyen-âge. François Ier goûtant peu le ton caustique des juristes de l’époque interdit leurs représentations en 1540 mais la Basoche survécut tout de même jusqu’en 1793.[ii]

La renaissance poitevine du royaume de Basoche

Mécontents de cet état de fait et fertiles d’un terreau de juristes regrettant sa perte depuis bientôt deux siècles, c’est en 1962 que renaît le royaume de Basoche sous la forme d’une confrérie étudiante pictave réservée aux futurs juristes. Cette monarchie de ‘droit du vin’ à la joyeuse devise « Boire bite et bien » se reconnaît sous le signe de Bacchus.[iii] L’organisation du royaume est simple, un Roi, une Église et une Armée « ce qui fait au moins trois personnes » constate Didier Ier, Roi choisi par ses sujets en 1975 en raison de son retard à la réunion de désignation qui agrégeait alors une demi douzaine de clercs royaux. [iv]

Didier Ier, 23 ans, anciennement Didier Piganeau, suit alors la trace de ses prédécesseurs en perpétuant la coutume du GIP, le gag intellectuel et paillard.

Les voilà donc, pêle-mêle, qui portent des pétards au commissariat, relâchent des oiseaux exotiques dans les fontaines publiques, et observent la réaction des républicains – tous ceux qui ne sont pas sujets du Royaume – après l’affichage d’une banderole « Changement de propriétaire » devant l’hôtel de ville de Poitiers à l’annonce des résultats des élections municipales.[v]

Toutefois, en 1977, regrettant la place de premier plan qu’occupait la Basoche près la Royauté au Moyen-âge, Didier Ier et ses sujets entendent bien redorer les trois écritoires figurant à leur blason. Si cette année est celle du jubilé d’argent de la Reine Elizabeth II, les étudiants en droit ne sont toutefois pas disponibles en raison de leurs partiels et le Roi de Basoche n’a pas été convié aux festivités. Qu’à cela ne tienne, ils décident tout de même de s’excuser de leur absence par un bref télégramme adressé à la souveraine de Buckingham Palace : « Impossible to come and have tea with you because exams – Congratulations – Boire bite et bien – signé Sa majesté Didier Ier, Roi de Basoche ».[vi]

Télégramme de Didier Ier à Elizabeth II

Sans réponse ni nouvelle invitation, la confrérie lorgne alors sur un nouvel objectif.

L’invitation au sacre de Bokassa

En octobre 1977, se fait jour le projet de Bokassa de se faire sacrer Empereur de Centrafrique. Le Royaume de Basoche convoque alors son grand plumitif qui rédige une lettre à l’adresse de celui qui est encore simple Président « Mon cher cousin », parce que « vous savez, tous les souverains sont cousins, alors forcément ça fait des liens » explique Didier Ier dans son interview à Radio France Internationale. Le grand plumitif y expose l’histoire du royaume de Basoche, la proximité de son Roi avec les grands de ce monde et conclut en ces termes : « Vous qui êtes très soucieux de la tradition française, vous n’avez plus qu’à inviter le Roi de Basoche ». Ce qui tombe bien puisqu’il n’y a pas d’examens en décembre, date prévue du sacre.

Seulement, un mois plus tard, Didier Piganeau, celui qui, d’après sa propre formule, est à la fois pion dans un lycée et Roi d’une confrérie étudiante sur l’échiquier de l’éducation nationale, reçoit un appel de son grand plumitif : l’ambassade de Centrafrique à Paris a envoyé un carton d’invitation à l’adresse de Monsieur et Madame Didier Ier.

La lettre de l’ambassade centrafricaine à Paris

Branle bas de combat à Poitiers, le grand conseil du Roi se réunit autour d’un apéritif royal : que faire ? Engaillardis tant par leur prouesse que par les débuts de l’ivresse, le monarque téléphone à l’ambassade pour s’indigner. « Vous comprenez, rien ne semble prévu à la sortie de l’avion, pas de protocole, je vous rappelle que je suis le Roi de Basoche. », le personnel parisien de l’ambassade se confond en excuses et demande à sa majesté de ne pas s’inquiéter, que tout est bien prévu, une voiture avec chauffeur lui sera mise à disposition. Fort bien, dans la foulée le Roi s’enquiert négligemment de savoir comment récupérer les billets d’avion et à sa grande surprise l’ambassade n’est absolument pas désarçonnée et lui donne rendez-vous à Orly dans quatre jours. Nous sommes alors début décembre, à l’approche du sacre de l’empereur qui se tiendra le quatrième jour de ce mois.

Le plus décontenancé de tous, en réalité, c’est le souverain Didier Ier lui-même qui après une nuit de sommeil se décide à confirmer la discussion de la veille avec l’ambassade Centrafricaine. Il expose alors à demi-mots que la Basoche n’est qu’un modeste royaume, avec peu de sujets et un petit territoire dont la vocation est plutôt folklorique. Mais l’ambassade ne s’embarrasse d’aucune précision et lui rétorque : « Vous savez Monsieur, nous savons très bien qui nous invitons ». Par ailleurs, le départ a été avancé d’un jour et a lieu à Orly le lendemain matin de cet appel, seulement.

Voilà donc Didier Piganeau, sa compagne Dominique, et le Barde officiel du Royaume en route vers Paris. Ils ont pour seuls bagages des vêtements d’été et une tenue de gala, un costume pour Didier Ier par dessus lequel il portera une cape noire et une faluche. La tenue d’apparat du royaume de Basoche détonne.

Didier Ier en tenue d’apparat

Aller à Bangui, une mission de haut vol

Nos joyeux compères débarquent à Orly Ouest, se rendent à la porte d’embarquement indiquée sur l’invitation mais ne trouvent rien sinon personne. Le vol vers Bangui n’est pas indiqué sur les écrans, le royaume de Basoche a été pris à son propre jeu. Prêts à revenir bredouille, c’était sans compter la présence d’un jeune africain de l’âge de Didier Piganeau, vêtu d’un épais manteau de fourrure et d’un chapeau melon. Le Barde, le Roi et la Reine se dirigent alors d’un même mouvement vers cet homme et le souverain de Basoche décline fièrement son identité. Ils se trouvent en réalité face au Prince d’Éthiopie, Zera Selassié, qui confesse son ennui puisque lui non plus ne parvient pas à mettre la main sur son billet.

Les monarques, bras dessus, bras dessous, finissent par trouver un bureau auquel présenter leurs invitations pour obtenir un billet sur le charter pour Bangui, 150 places pour assister au Sacre. Seulement, aucun Piganeau ni Roi de Basoche ne figure sur la liste. Franchement abasourdi, c’est le Barde qui prend le relais de Didier Ier en s’indignant, haussant la voix et hurlant à l’incident diplomatique. Toutes précautions prises, c’est un employé de l’ambassade qui est appelé, il demande alors à voir une carte de visite royale.

Coïncidence ou fait divin de Bacchus, le père de Didier a fait faire en urgence, la veille, par un ami imprimeur, des cartes de visite dernier cri estampillées du sceau de la Royauté. Le sésame est là, Monsieur et Madame Didier Ier embarquent pour un voyage de cinq jours en Centrafrique. Si la plupart des convives semblent à la fête dès l’avion, l’étudiant en droit et sa compagne ne se sentent pas tout à fait à leur aise et appréhendent le traitement qui leur sera réservé à leur arrivée.

« La veille au soir, vous êtes étudiant en train de bûcher votre droit civil, le lendemain vous êtes Roi au sacre de l’empereur. »

Didier Piganeau, interview pour « Signes Particuliers » par Pierre-Edouard Deldique sur Radio France Internationale

Reçus comme des Rois en Centrafrique

Au débarquement de l’avion, c’est une berline ministérielle – une R16 blanche – qui récupère les étudiants, prêts à charger eux-même leurs valises si le Protocole ne leur avait pas rappelé à temps leur royale condition. Escortés par deux motards, le convoi part à grande vitesse vers les quartiers chics de Bangui où une villa est mise à la disposition du couple. La quatre-vingt neuvième des deux cent voitures avec chauffeur prévues pour les invités du Sacre leur est attribuée, preuve qu’ils font partie des invités de marque parmi les sept mille que comptera la cérémonie. Deux boys leurs sont dédiés et une sentinelle protège la villa, elle leur présente les armes matin, midi et soir ainsi qu’à chaque fois qu’ils entrent et qu’ils sortent de la villa.Les comparses ont presque oublié toute gêne lorsque à vingt et une heure, découvrant le frigo vide, ils décident d’utiliser leur ligne directe vers le Ministre de l’intérieur pour faire part du scandale. À peine trente minutes plus tard, une camionnette débarque des vivres à la villa.

Le jour du sacre, les autres invités ne semblent pas dupes. « Un canular si énorme que vous n’y croyez pas vous-même, les autres ne semblent pas y croire non plus ! » explique Didier Piganeau. Mais la politesse et le protocole aidant, les échanges se résument souvent à « Vous êtes le roi de Basoche ? – Oui. », n’apparaît pas idiot celui qui ne révèle pas ses lacunes par de plus amples questions sur le Royaume.

Le sacre de Bokassa au style Charlemagne exhibe un faste démesuré et une ferveur populaire achetée par l’empereur au prix d’un régime de plus en plus violent. L’État français prête chevaux et tenues pour accompagner le carrosse impérial sur le trajet ainsi que des caméramen de l’armée pour réaliser le film officiel.

25 minutes – Reportage d’Arte et de l’INA sur le couronnement de l’Empereur Bokassa

Le retour à Poitiers sous l’œil des RG

Ayant eu vent de la nouvelle, le retour à Paris se fait sous le regard amusé des journalistes et des étudiants poitevins venus accueillir le Roi Didier Ier et celle qui deviendra son épouse, Dominique. Piganeau Père, lui, reçoit un appel moins chaleureux des renseignements généraux (RG) de la région ainsi résumé par son fils :

RG: Un certain Piganeau se fait passer pour le Roi de Basoche et aurait prétendu se rendre au couronnement de Bokassa. Mais comme nous sommes les RG, nous savons qu'il s'agit d'une blague, bien entendu, n'est-ce pas Monsieur Piganeau, que c'est une blague ?

PP: Absolument pas. Non seulement c'est vrai, mais il est surtout déjà revenu.

- silence sur la ligne -

RG: (Merde, qu'est-ce qu'on va dire au Procureur ?)

Si vous souhaitez en savoir plus, nous vous conseillons le livre de Didier Piganeau aux éditions de La Table Ronde, Le Roi chez l’Empereur.

Aujourd’hui, la Basoche est en sommeil mais le Roi Benjamin Ier désigné en 2008 n’a toujours pas été destitué. [vii]


[i] Palais de la Cité – Wikipédia

[ii] Basoche – Wikipédia, Les Clercs de la basoche – Imago Mundi, Cosmovisions

[iii] Le Royaume de la Basoche: anecdotes et histoire – Faluche.info

[iv] Interview de Dider Piganeau pour l’émission « Signes Particuliers » de Radio France internationale animée par Pierre-Edouard Deldique en trois parties sur YouTube 1, 2, et 3. Source principale de l’article.

[v] cf. note [iii] 

[vi] cf. notes [iii] et [iv] ainsi que pour toute la suite de l’article.

[vii] Bitard, Faluchard et Basochard… Il y a quoi sous ta faluche ? – Centre Presse

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